L’ITW du beatmaker – Junior Makhno … France connexion Usa

Cette semaine Beatmaker Nation a eu envie de tailler le bout de gras avec Junior Makhno, auteur  d’albums ou de mixtapes avec bon nombre de emcees étrangers, mais plus particulièrement US, tels que Vinnie Paz, Ill Bill, Chief Kamachi, Genocide et bien d’autres, et également animateur radio avec l’émission « Compton Classic ». Bref, un passionné qui nous parle de sa vision du beatmaking mais aussi du rap en général.

Salut Junior Makhno, peux tu nous parler de ton parcours, ainsi que ton arrivée dans le monde du beatmaking ?
Volontiers mec ! Aujourd’hui, on me connait comme Junior Makhno (ou Général Alcazar), et j’habite à Comp-town aka Compiègne. Je suis né ici, et bon… c’est la zone niveau culture. Heureusement, mes parents avaient plein de disques et m’ont forcé à faire du solfège étant petit, et depuis que j’ai 9 ou 10 ans, j’ai régulièrement joué de la gratte dans des groupes de punk avec les gars du quartier où j’habitais, jusqu’à ce que je tombe sur le 1er album des Gravediggaz et le 1er Wu que mon daron avait acheté. A partir de là, j’ai progressivement délaissé ma gratte pour un sampleur Akai S2000 et on a commencé à enregistrer des raps pourris avec le magnétophone Windows et une webcam, tu vois le genre. Au lycée, j’ai piraté Fruity Loops 3 et j’ai commencé à diffuser mes compiles d’instrus sur Soulseek (sous le nom Magikillah). Avec Myspace, j’ai pu faire quelques connexions avec des rappeurs, sortir mes premiers projets « sérieux » et nous voilà en 2012 où je ne fais quasiment plus que ça de mon temps. Ca ne rapporte pas des milles et des cents, mais tant que l’inspectrice Pôle Emploi croit que gratter des featurings ça équivaut à « une recherche active d’emploi » tout roule.

Tu nous parles un peu de ton matos? A choisir, analogique ou numérique?
J’ai un peu de matos analogique mais je ne m’en sers pas tous les jours comme j’ai la flemme et que les câbles sont tous emmêlés. La plupart du temps je me sers que de mon éternel Fruity 4, et d’Audacity pour découper les samples. Quand vraiment j’ai la forme, voilà ce dont je dispose:
– une Groovebox MC505 de chez Roland, je la fous en midi sur un clavier, comme les touches sont toutes pétées, mais y’a des bonnes drums dessus
– une platine Vestax portative pour sampler les quelques 45 tours de Cloclo que je trouve chez Cash Converter
– un synthé Casio que j’ai volé à mon pote Debmaster ! Les sons de grenouille sont pas mal.
– un synthé Eko Tiger des années 60 que j’ai trouvé pour 0€ dans une brocante en Italie. Les sons de basses et d’orgues là dessus sont mortels (quand ca veut bien s ‘allumer)
– une gratte Telecaster, une basse Ibanez de 40 ans et une pédale Zoom multi-effets
Le tout passe par ma carte son externe et ca finit dans Ableton Live.

Si tu devais choisir entre le sampling et la composition ?
Perso, je me vois mal faire sans les samples. Même en sachant jouer de tous les instruments du monde, en ayant le fric pour se les payer, un studio géant et des larbins pour jouer avec toi, il y a toujours des sons que tu ne pourras pas avoir sans samples, le grain d’enregistrement des années 60 et 70 par exemple. Le sampling ajoute aussi une dynamique au son, dans la façon dont tu découpes et que tu séquences, qui n’est pas reproductible autrement. En plus, des disques à sampler il en existe tellement, c’est un puits sans fond de digging. D’ailleurs, ca me fait toujours péter un plomb quand j’entends quelqu’un sampler un truc déjà utilisé, comme s’ il n’y avait pas assez de trucs à sampler sur Terre. C’est quelque chose que je ne comprends vraiment pas.

Tu as une méthode particulière quant à la création d’un beat ?
Ca dépend des samples que j’ai sous la main. Si en samplant j’ai tout de suite un truc en tête, je l’applique sans batterie, au métronome, avant d’ajouter tout le reste dessus. Si par contre, j’ai juste samplé un tas d’éléments variés genre Bing, Dzim, Paf & Tadaa, je commence souvent par construire une rythmique avant le reste. En ce moment, je suis pas mal sur les drums loops, j’en trouve une qui sonne rugueuse, je la découpe, je la mets sans dessus-dessous et je rajoute quelques kicks ou snares pour appuyer, puis je charge quelques samples dans Fruity et je construis une mélodie avec ce que j’ai. Dans ce cas de figure, c’est bien pratique d’avoir quelques samples passe-partout qu’on peut réutiliser, par exemple une note de voix ou de violon, un piano rythmique qu’on peut pitcher à sa guise.
J’ai très peu de VSTs, alors quand je sens que le beat a besoin d’une nappe pour un refrain ou pour soutenir une mélodie trop sèche, je branche un de mes synthés vintage et c’est parti. D’ailleurs je me retrouve souvent à tripper en jouant des trucs à la « Desert Shore » de Nico pendant une demi heure sans rien enregistrer.

Tu utilises une technique particulière pour le mixage ?
Après des années sur Fruity, j’ai mes petits presets de batterie, de basse, mes EQ déjà tout prêts, j’essaie d’éviter la saturation des kicks surtout, mais à part ça, le mix je le laisse aux pros, y’a des études pour ca et je les ai pas faites, je sais juste faire de la musique, et limiter les dégâts.

Parles nous un petit peu des artistes qui t’on donné envie de faire du beatmaking. Quelles sont tes influences ?
Hmm…Je vais te dire RZA et Muggs ! Pas ceux d’aujourd’hui évidemment… Sinon Skarekrow, Tru Master, Falling Down, DJ Mighty Mi… Tous ces mecs (parmi d’autres) m’ont influencé et je leur ai tout piqué : une petite recette, une façon de faire rouler un snare ou un double pas!

Des petits conseils pour les novices qui veulent se lancer dans le beatmaking ?
Pour ne pas se mettre à complexer en écoutant des beatmakers reconnus, il ne faut pas oublier que le talent, c’est juste du taff et de la patience. Il faut beaucoup étudier les beats des autres, essayer d’en comprendre la structure et repérer des détails utiles qu’on peut utiliser. Je vois aussi beaucoup de beatmakers en herbe qui avant même de commencer, achètent « la MPC de Primo », « la SP de Pete Rock », et qui pensent que c’est la clé pour sortir de bons beats, au final, ils retardent l’échéance en achetant du matos de ouf et ne sont jamais satisfaits de leur « install ». Il ne faut pas hésiter à faire sa musique à l’arrache, si c’est un plaisir ca viendra tout seul et vous achèterez du matos quand vraiment vous vous sentirez limité.

Que penses-tu de la scène rap et beatmaking actuelle?
On a beau se plaindre du niveau actuel de la scène Hip-hop, perso je trouve tous les ans des albums mortels qui me marquent. Il y a beaucoup plus de monde qui s’y met grâce au piratage des programmes et je trouve ça pas si mal. Si les instrus synthétiques ont la part belle dans les médias c’est surtout une question de droits d’auteur je pense, et de toute façon je ne regarde pas la télé. Il y a une chose qui me saoule en ce moment, c’est ces putain de beats « épiques » qu’on trouve partout, si vous voyez ce que je veux dire, ces beats tous sortis de la même usine, avec une batterie toute droite, toute mécanique, sans groove, et un sample de classique à la Ben Uhr derrière.Bref, passons avant que je ne cite des noms, mais pour moi c’est la lèpre du beatmaking: les modèles tout faits, sans émotion, qui impressionnent le chalant avec un mix brillant mais sans rien derrière. Au contraire j’ai remarqué que les beatmakers qui rappaient eux même sur leurs prods se laissaient plus souvent aller à sortir des trucs originaux et loin des formats, quitte à sonner totalement barré, et c’est souvent d’eux que viennent les innovations, c’est souvent les gens les moins techniques et bons en mixage qui vont le plus loin dans la création, ceux qui se débattent avec leur matos sont obligés d’être inventifs et bricoleurs pour sonner comme ils veulent.

Parles nous de ton actualité, tu as des projets particuliers sur le feu ?
En ce moment, je produis un album entier du groupe Heddshotts, qui devrait sortir cet été, ces mecs font beaucoup de lives et sont plus dans un délire énergique donc ça sera assez différent de mon récent album avec Genocide dans l’ambiance. J’essaie aussi de boucler un album solo cette année avec un paquet de monde dessus. Ca fait des années que je planche sur ce projet, ça se monte doucement comme je ne paye personne, mais j’ai déjà une dizaine de morceaux dont je suis vraiment fier. Ce sera mon petit bijoux, qui posera le son à la Makhno sans concession. En 2012 je risque d’être crédité ici et là, probablement sur les nouveaux Ill Bill, Chief Kamachi, Spit Gemz, Psych Ward, Society of Invisibles, Vendetta Kingz… Qui vivra verra!

Nous voila au rituel de la question débile du jour, alors si ton son était un sport ce serait ?
Du lancer de disque, banane !

On te laisse conclure cet entretien.
Big up aux RMIstes laxistes, aux marxistes matérialistes et à tous les auditeurs de mon émission « Compton Classic » que je présente tous les dimanches à la radio avec Vanessa ! Pour les autres, les podcasts sont ici :
comptonclassic.blogspot.fr


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